Présentation

Je suis né le 13 avril 1951 à Braila, Roumanie, ville au bord du Danube d’où sont partis le poète Voronca et le peintre Maxy, le surréaliste Trost, l’écrivain Mihail Sebastian, la grand « vagabond » Panaït Istrati ou Iannis Xenakis, mathématicien, architecte et compositeur. De son passé cosmopolite ma ville gardait, comme j’ai pu constater pendant les années d’école, un formidable éventail de noms propres: Bacillieri, Weintraub, Ménélas, Dimissiano, Théodoroff, White, avec tout de même une nette domination des Grecs, arrivés en plusieurs vagues : les armateurs, plus anciens, et les « partisans », comme on les désignait avec pudeur idéologique, car il s’agissait de communistes bannis dans leur pays, arrivés, eux, après la guerre. Les Grecs nous ont imposé définitivement leur formule de salut, Iasso ! et quelques diminutifs adorables comme kutzulaki (petit chien). Vifs, bavards et pragmatiques, leur parler sifflait comme les langues des serpents envoyés par les dieux vengeurs contre Laocoon et ses fils.

   La tradition, fondée sur toute une littérature, veut que l’enfance idéale se passe à la campagne, là où l’enfant se trouve au sein de la nature à la fois menaçante et protectrice. Il est vrai que la ville façonne différemment la psychologie et les comportements. Ici, les murs en pierre ou en briques qui obturent l’horizon, les petites rues et le grand boulevard Cuza, désespérément vides aux premières heures de l’après-midi et les interminables jours de dimanche, les regards espions derrière les rideaux et les tribunaux sévissant sur chaque pas de porte m’ont donné très tôt le goût ineffaçable de l’ennui et l’envi de fuir.

   Le dynamisme d’autre fois de la cité danubienne, le dernier port maritime sur le grand fleuve, comme on apprenait encore à l’école, avait été engloutie par la mélancolie et l’oubli.

   Fuir. Fuir. Ce n’est que plus tard que j’ai compris Panaït Istrati. Ses errements incessants à la recherche d’un introuvable centre. Son destin tragique, son œuvre lumineuse. Tous ceux aussi qui se reconnaissent dans l’arbre inversé.